Du côté des hommes liés aux Bacchanales, Tite-Live cite d'abord le graecus ignibilis, sacrificulus et vates [1] comme l'origine de la contagion des Bacchanales de Grèce en Etrurie. Il le présente comme un personnage vil, sans les lumières de la culture grecque mais uniquement porteur de supertitiones, qui n'initia d'abord que peu de personnes[2]. Ces initiations se propagèrent finalement largement aux hommes et aux femmes. On ne peut toutefois pas déduire que cette propagation à grande échelle soit directement dûe au devin grec, mais il serait plus logique de considérer que les initiés se firent eux-mêmes initiateurs, ce qui eut pour effet de rapidement multiplier le nombre des initiés. Les mystères de Bacchus sont donc introduits en Etrurie par un étranger de basse condition, apparenté à un mystificateur. W. Burkert rattache ce devin grec à la catégorie des prêtres ambulants ou "charismatiques itinérants"[3] qui parcouraient les contrées de manière solitaire pour proposer leurs initiations et leurs formules pour le salut. Il ajoute que ce type de prêtres était très caractéristique des télétai de Dionysos en Grèce ; et il est vrai que présenté tel qu'il l'est par Tite-Live, il fait penser aux "orphéo-télestes" grecs.
Nous ne reviendrons pas sur les fils de Paculla Annia puisqu'on a déjà exposé le cas des étrangers campaniens. Ce ne sont toutefois pas les seuls étrangers cités directement par Tite-Live, puisqu'aux côtés de Minnius Cerrinius, le Falisque L. Opicernius figure aussi comme l'un des chefs de la conspiration[4]. Cela ne fait que confirmer le conglomérat de nations différentes qui se retrouva à Rome parmi les fidèles de Bacchus. Deux autres chefs sont mentionnés par Tite-Live : les plébéiens Romains M. et C Atinius, dont les noms se retrouvent également à Pompéi sur une inscription dionysiaque[5]. Dans un même temps, les guerres avaient jeté nombre de petits propriétaires terriens hors de leurs domaines, et c'est aussi à Rome qu'ils étaient venus chercher refuge. On se retrouve donc avec une population de Rome très diverse et bigarrée ; déjà les premières conséquences de l'impérialisme romain se faisaient ressentir au point qu'on peut dire que toute l'Italie trouvait un point de rencontre dans l'Urbs, et plus spécifiquement autour du forum Boarium et de l'Aventin. La plèbe romaine venait s'ajouter aux étrangers, et c'est cette coloration de marginaux rattachés aux mystères dionysiaques qui fit souvent penser que les mystères de Bacchus n'étaient en somme qu'un mouvement social qui s'appuyait sur un fond religieux. Pour C. Gallini, mu par les promesses dionysiaques de liberté, ce rassemblement d'exclus et de marginaux, dont font partie tous les malchanceux et les perdants de ce début de siècle, ainsi que les femmes et les jeunes, tenus sous la dépendance d'un pouvoir marital ou paternel, auraient formé cet alterus populus qu'Hispala désigne[6]. Allié à une tradition de pythagorisme politico-religieux en vogue dans l'Italie du Sud, cet autre peuple aurait été le représentant d'une volonté démocratique[7]. "Pour elle, ne ferait qu'un les exigences des tenants de la politique autonomiste, portés à l'alliance avec Hannibal, de l' 'élite indépendante' et, enfin, d'une frange de la société, des marginaux de tout type (chevaliers exclus des honneurs, paysans expulsés de leurs terres, pasteurs des latifundia, esclaves, étrangers, mais aussi épouses privées d'amour et autres parias de la société romaine), ce rassemblement n'ayant eu pour dénominateur commun qu'une volonté de libération sur les voies de l'évasion hors du continuum politico-familial romain grâce à l'orgiasme"[8]. Nous avons vu en tous cas qu'en Grèce, les femmes sortaient de chez elles pour vivre l'expérience orgiaque dans les montagnes et ainsi échapper à un quotidien pesant et dans lequel elles avaient peu de possibilités d'initiatives. Bacchus, le Liber Pater des Romains, est décidément le libérateur ; allié aux caractéristiques du Dionysos grec, il devient l'Etranger, maître de l'étrange, entouré de sa horde bruyante de femmes en délire, créant le désordre sur son passage en renversant les choses établies, même seulement momentanément. A lui seul, il constitue tout un programme pour ces étrangers démoralisés par les malheurs de leur temps, pour les esclaves, pour les Romains qui possèdent peu ou ont tout perdu, enfin pour les femmes et les enfants qui sont à l'honneur dans ses mythes et ses rites. A eux tous, il est promesse de liberté et de pouvoir que la société romaine n'est pas en mesure de leur assurer. Il a en tous cas la capacité intrinsèque de rassembler autour de sa personne tous ceux qui ne trouvent pas leur place au sein du modèle de société que Rome offre alors, ceux qui ne prennent pas part au partage de richesses qui suivit les guerres.
Cette vision de Bacchus comme dieu des marginaux en rupture avec la société est toutefois à nuancer. En effet, nous avons vu que Duronia était une initiée à Bacchus et que c'est sur proposition du beau-père d'Aebutius que celle-ci voulait faire initier son fils. Si Duronia entre dans la catégorie des femmes que Bacchus rassemble, ce n'est pas le cas du beau-père, qui est probablement initié également, ou qui doit être suffisamment proche du milieu des Bacchanales pour être au courant que celles-ci seraient le moyen idéal pour corrompre Aebutius. Or, si c'est bien son frère qui fut tribun de la plèbe en 189 avant J.C., on ne peut pas vraiment dire qu'il fasse partie de ces familles de chevaliers privés des honneurs. Il en va de même des familles sénatoriales, pour lesquelles les sénateurs, avertis de la conjuration, craignent quelque implication dans l'affaire. Ceux-là à priori, n'ont rien à revendiquer. Ils font partie de la classe dirigeante, ou sont appelés à le devenir dans le cas des jeunes hommes, ils détiennent la majeure partie des richesses issues des guerres et représentent les fondements idéologiques mêmes de la société romaine. Si les mystères de Bacchus étaient uniquement la conséquence d'une convergence de frustrations sociales, les sénateurs n'auraient rien à craindre. Nous savons que le bachisme était populaire dans les milieux aristocratiques étrusques et qu'il contribuait à consolider les liens entre les familles de haut niveau social ; par ailleurs celui-ci était reconnu officiellement dans certaines villes, dont Vulci ou Volsinii[9]. Cette popularité étrusque se voit confirmée par un nombre important de témoignages archéologiques, de motifs dionysiaques dont la gisante en bacchante de Tarquinia est un des exemples les plus célèbres. L'épisode du suicide des sénateurs capouans vient renforcer cette idée de popularité du dionysisme parmi les noblesses locales. Si en effet, l'organisation de leur suicide est bien dérivé de rites bachiques à caractère funéraire, nous sommes en présence uniquement de membres de la noblesse dirigeante qui auraient prêté serment de fidélité à Bacchus. Et bien qu'un tel suicide puisse être le fait d'un ultime acte de résistance face à Rome, il n'est pas imaginable qu'ils se soient soudain "convertis" au bachisme lorsqu'ils comprirent que leur défaite était inévitable. Le naturel et la sincérité de leur acte, tel qu'il est décrit par Tite-Live, ne permet pas de mettre en doute leur foi (fides) et leur attachement mutuel au travers des liens formés entre eux et à travers la familiarité qu'ils semblent avoir avec les conceptions eschatologiques et funéraires du dionysisme. Il s'agit en ce cas d'authentiques fidèles de Dionysos, desquels on ne pourrait par ailleurs pas supposer de sympathies avec quelque idéal démocratique. La forme d'hommage rituel à Dionysos est par ailleurs particulière et mérite d'être notée ; aucune femme ne se trouve parmi eux, ils banquettent, boivent du vin, et finalement se donnent la main droite en signe de fidélité, comme c'était l'usage en Grèce et à Rome. On ne saurait rapprocher ce bachisme des Bacchanales romaines, pourtant il participe du même mouvement dionysiaque né en Grèce et rappelle inévitablement les Iobacchoï d'Athènes, strictement masculins, dont les activités étaient centrées sur le vin et les banquets[10].
Cet exemple des sénateurs capouans rappelle que dans toutes les régions de culture grecque, touchées par le phénomène dionysiaque, celui-ci était loin d'être uniforme mais prenait une multitude de visages différents. Pourquoi Philopator aurait-il exigé qu'on lui apporte le hieros logos de chaque thiase si celui-ci ne variait pas d'un thiase à l'autre? Chaque groupe, basé sur le régime associatif, disposait d'une entière liberté dans ses enseignements et ses rites, aussi nous avons pu voir qu'il existait des thiases strictement féminins, comme celui, officiel, d'Alcméonis ; de même qu'il existe des groupes uniquement masculins comme les Iobacchoï et enfin des groupes mixtes dans lesquels les hommes reçoivent de préférence les tâches administratives et où les femmes ont les honneurs religieux. La liberté associative permit toutes les variations possibles de formes dionysiaques en Grèce, et nous savons aussi que c'est par la voie associative que le bachisme se développa à Rome. C'est d'ailleurs la vie associative qui est la plus visée dans le sénatus-consulte de Bacchanalibus de Tiriolo. Les autorités romaines étaient manifestement très inquiètes des pouvoirs de ces associations, c'est pourquoi faute de pouvoir empêcher les personnes de se réunir, ou d'honorer un dieu reconnu tel que Bacchus, une stricte réglementation fut mise en place. Car comme le rappelle R. Turcan, "le dionysisme n'était pas un délit condamné par les lois et relevant des tribunaux"[11]. Grâce au senatus-consulte, on en apprend plus sur la manière dont fonctionnaient les associations bachiques sur le territoire italien : "Comme président, qu'il n'y ait ni homme ni femme. Que nul ne détienne ni caisse commune ni magistrature. La promagistrature, que nul n'en revête ni homme ni femme. Qu'après cela, nul ne prenne d'engagement collectif par serment mutuel ni par vœu ni par obligation ni par promesses civiles, que nul n'échange sa parole avec quiconque". C'est bel et bien sur une structure associative que le sénat cherche à légiférer, bien plus que sur le fond cultuel. De toutes ces interdictions, on devine une organisation interne très structurée, dotée d'un pouvoir décisionnel et d'une caisse privée, assurant un financement tout à fait autonome. Un véritable alterus populus, un Etat dans l'Etat.
Le sénatus-consulte prend également bien soin de déterminer ce qui est permis ou interdit selon qu'il s'agit d'hommes ou de femmes, ainsi la prêtrise est autorisée aux femmes, mais non pas aux hommes. Cela renvoie probablement au fait qu'initialement, les Bacchanales sont censées avoir été uniquement accessibles aux femmes. Puisque la structure administrative est, en Grèce comme à Rome, l'apanage des hommes, ce mouvement religieux féminin, certes tapageur et peu conforme aux normes religieuses romaines, "ne pouvait représenter un quelconque danger, par son manque de forme et donc d'indépendance"[12] . Cela pose malgré tout un problème initial, puisque d'une part Tite-Live fait dire par Hispala qu'à l'origine, les bacchanales romaines étaient féminines, et que d'autre part il accuse un graecus d'être l'introducteur des mystères bachiques en Etrurie. Voilà qui est tout de même paradoxal, et qui introduit la question de la mixité comme facteur originel ou comme innovation de Paculla Annia, comme l'atteste Tite-Live. Il est généralement admis à présent que les bacchanales romaines étaient formées d'après les groupes existants ailleurs en Italie, là où la mixité était une chose relativement commune. Donc si on tient compte du fait que les bacchanales romaines étaient mixtes dès l'origine, cela revient à considérer que l'argument de la mixité nouvelle et toute fraîchement découverte - qui, comme toute innovation ne peut être que mauvaise dans la mentalité romaine, d'autant plus si elle génère autant de perversions - servait d'excuse pour arrêter des manœuvres rebelles tout en assainissant un culte pour le rendre inoffensif. Après avoir passé en revue l'horizon associatif, très riche en diversité, lié à Dionysos dans le monde greco-étrusque, il est possible de conserver du crédit aux dires de Tite-Live. Si effectivement plusieurs courants dionysiaques ont convergé à Rome, portés par des particuliers qui auraient choisi une forme de thiase, mixte ou non, selon leur convenance, il n'est pas déraisonnable de penser que les mystères bachiques romains purent être effectivement strictement féminins à l'origine. Cette hypothèse expliquerait le caractère particulièrement orgiaque des mystères de Bacchus à Rome[13], alors que des mystères beaucoup plus axés sur la symbolique existaient déjà dans le monde hellénistique ; or nous l'avons vu, ces derniers étaient surtout le fait de groupes mixtes. Aux femmes la transe, aux hommes le vin et les banquets, aux deux les expériences mystiques élevées ... Et dans le cas des bacchanales romaines, elles auraient alors été pratiquées avec un certain souci de retour au dionysisme originel des femmes faisant les bacchantes, donc sous une forme de bachisme déjà archaïsant[14]. Paculla Annia n'aurait donc pas introduit une innovation, mais elle aurait constitué une sorte de deuxième génération bachique, la première étant celle arrivée dans la forme strictement féminine. Il y aurait en effet de quoi penser à un complot si, toute campanienne qu'elle est, elle avait modifié les règles cultuelles en faveur de la mixité, qui en soi n'avait rien de choquant dans le milieu bachique, mais dans le but de former ce fameux second peuple prêt à tout pour nuire à Rome. Aucune conclusion ne saurait être tirée ni dans ce sens ni dans un autre en ce qui concerne une possible conjuration réelle, sinon que c'est une possibilité. La seule chose que nous retiendrons pour cette présente étude, et qui nous intéresse déjà plus, c'est que mixité et non mixité cohabitaient en ce temps dans les associations bachiques de l'Italie, sous des formes différentes, parfois plus tournées vers l'aristocratie, dans d'autres cas cristallisant les espoirs ou les désespoirs d'une population marginale. Il en ressort que toutes les catégories sociales purent se retrouver dans les Bacchanales de Rome, que citoyens nobles pouvaient être initiés aux côtés d'esclaves, et qu'ainsi, le principe d'égalité bachique représentait également une dangereuse mise à mal de la stricte hiérarchie sociale romaine d'une part, mais aussi de la famille, ainsi que ce sera mis en évidence dans l'étude plus spécifique des rites bachiques.
[1] Idem, XXXIX, 8, 3
[2] Idem, XXXIX, 8, 5
[3] W. Burkert, Les cultes à mystères dans l'Antiquité, 2003, p. 38
[4] Tite-Live, XXXIX, 16, 6
[5] R. Turcan, 1989, p. 304
[6] Tite-Live, XXXIX, 13, 14
[7] C. Gallini, 1970, p. 40
[8] D. et Y. Roman, 1994, pp. 120-121 ; voir aussi les remarques de M. Mazza, Iura, 1971, p. 175 ; R. Turcan, 1972, pP. 11-12 ; au sujet du rapprochement entre marginaux et prolétaires tel que le conçoit H. Marcuse pour la société américaine post-1968. "A ses yeux, Noirs, femmes ou jeunes cherchaient leur libération, non à l'horizon d'une révolution sociale, mais dans la transgression hic et nunc des normes, de la morale et de l'ordre reçu." (J.-M. Pailler, 1988, p. 104 )
[9] C. E. Schultz, 2006, p. 91
[10] Voir le développement au sujet de l'exclusivité masculine dans le dionysisme en Grèce de A. F. Jaccottet, 2003, pp. 80-88
[11] R. Turcan, 1989, p. 303
[12] A. F. Jaccottet, 2003, p. 91
[13] Des aspects tels que l'oribasie des matrones en tenue de bacchantes, allant plonger leurs torches dans le Tibre (Tite-Live, XXXIX, 13, 12). Il est intéressant de constater que les hommes sont également en proie à la transe, généralement considérée comme un élément religieux féminin.
[14] C'est
en tous cas l'avis de G. Freyburger, pour qui les Bacchanales romaines étaient le résultat d'une volonté de retour au sources, conservant les menaces de diasparagmos que semble
craindre Hispala lorsqu'elle passe aux aveux. Cela aurait également expliqué les meurtres rituels, semblables à celui de Penthée, et l'incapacité de retrouver les corps des victimes
démémbrées (1989, pp. 199-200).
Extrait de Femmes et cultes à mystères dans l'Italie de la Rome républicaine, par Aude Chatelard
Extrait de Femmes et cultes à mystères dans l'Italie de la Rome républicaine, par Aude Chatelard

