" [...] Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines
dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste était fort nécessaire ; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules,
et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. S'ils avaient
la véritable justice et si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés ; la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'elle-même. Mais n'ayant que
des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là,en effet, ils s'attirent le respect. Les seuls gens de
guerre ne sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle, ils s'établissent par la force, les autres par grimace."
Pascal, Pensées, 82
J'adore me déguiser. Je n'ai même pas souvenir de quand ça m'a pris, tant je me rappelle (photos à l'appui au besoin) avoir commencé une fois que j'étais assez grande pour tenir sur mes
jambes et fouiner dans les commodes de ma mère. Et donc, j'ai passé mon enfance à faire ça avec mes amies. J'ai tout été : des princesses bien sûr, mais en grandissant, j'affectionnais surtout la
danseuse orientale, ainsi que les prêtresses inca, gréco-romaine ou indienne. Je ne me contentais pas de me déguiser bien-sûr, nous jouions au personnage que nous incarnions ; tout l'intérêt
était là, c'était bien le but final du déguisement.
Comment ne pas admettre l'intérêt particulier que j'ai pu ressentir en considérant tout le potentiel d'un cheminement spirituel et magique au niveau de l'habillement? Il faut bien le dire, et
même trivialement, ça faisait drôlement classe de s'imaginer en habit (robe et bijoux) de grande prêtresse de telle ou telle tradition ancienne ou actuelle. Est-il bien nécessaire d'ajouter que
l'une des permières choses que j'ai faites, pour mes premiers rituels de mon adolescence, c'était de me confectionner une robe rituelle digne de ce nom. Et il était tout aussi évident que
pratiquer en groupe ou en coven sans une tenue rituelle pour tous (la même, de préférence) aurait été parfaitement inapproprié, voir manquerait complètement de style sacré! Allons, à quoi
bon pratiquer en coven si on n'est pas bardé d'uniformes et d'insignes mystiques, ésotériques ou au moins, inspirant une grandeur des temps passés ... [se perd en rêveries de cette belle Old
Religion]
Bon, trève de plaisanterie, cette phase m'est fort heureusement passée depuis belle lurette. Depuis ces grandes eaux qui ont coulé sous mes ponts, je n'ai rien contre le fait d'harmoniser
l'habillement à un rituel, tout comme on prend un encens plus indiqué qu'un autre ou qu'on choisit différentes couleurs de bougies. L'habit créatif participe toujours pleinement de mes pratiques,
et toujours pour dire les choses trivialement "je m'éclate" avec mes habits rituels. Ou pas, ça dépend de l'humeur et du ressenti. Je suis la voie expérimentale ; je n'ai aucune habit rituel
spécifique, mais je peux m'en composer selon les circonstances avec ce que j'ai dans ma garde robe. Et intuitivement, quand je vois (lis, entends, rencontre etc ...) des personnes toutes
emmaillottées dans des habits rituels élaborés, au fond de moi, je ricanne gentillement, en me demandant pourquoi tout ce déploiement de fanfreluches et de tralalas à tendances potentiellement
égotiques. Depuis quand faudrait-il tout ça pour être un authentique sorcier, une authentique prêtresse, un ou une marcheur(se) sur les sentiers initiatiques? Des siècles ont passé, mais les
propos de Pascal restent tellement vrais. Combien de fois me suis-je demandée si les habits rituels des diverses sociétés religieuses ou occultes, du 18e siècle à nos jours, des druides,
Franc-Maçons, à la Golden Dawn en passant par les cercles privés sans prétention, ne servaient finalement à rien d'autre qu'à imposer une image matérielle d'une aspiration d'être : être
prêtre, être sorcière. Ici, l'habit fait le moine. Ici, tout y est codifié, tout y est présenté cartes sur tables. J'ai cet habit, je suis telle personne dans la hiérarchie établie, et donc, je
possède telle sachesse, tels pouvoirs, telle évolution spirituelle. L'habit est la vraie carte d'identité de l'occultiste. Pas étonnant alors qu'une telle pression psychologique se focalise
autour de l'apparence.
Avec le temps, et ce peut être abusivement parfois, j'ai fini par me faire des opinions sur les gens ou les groupes proportionnellement à l'attention qu'ils portaient à la tenue rituelle et à
tout ce qui sert de décorum aux rites (non pas la beauté d'un autel pour une célébration, mais l'éventuelle pièce spéciale, les objets précieux et non indispensables, l'éventuelle pièce aménagée
servant de temple ...). En somme, plus ils semblaient vouloir en mettre plein les yeux, moins il y avait de matière à se nourrir chez eux. Comme cette histoire de confiture sur la tartine, moins
on en a, plus on l'étale. D'ailleurs, il est fréquent d'entendre ou lire que plus un mage est rompu à son Art, plus celui-ci peut se passer d'outils rituels, qui ne sont que des supports.
Avec Gardner, on croit avoir résolu le problème. C'est skyclad, un point c'est tout. Bon, pourquoi pas, égalité au sein du cercle. Une idée plutôt éclairée à vrai dire, mais qui, soyons
réalistes, demande beaucoup à la fois de l'individu devant passer outre la pudeur habituelle, mais aussi au niveau du groupe où il vaut mieux être deux fois, voir trois fois sûr qu'on peut
vraiment entrer dans un tel cercle "en parfait amour, et surtout en parfaite confiance". Et comme on connait tous le monde bien réel dans lequel on vit, il faut bien conclure que ce n'est pas une
mince affaire. Ou bien que ça peut marcher un temps, mais que ce n'est pas garantie ad vitam aeternam. Sans parler que la hiérarchie a toute sa place et qu'on conserve les insignes
rituels. On n'a finalement enlevé que la belle robe de lin fin brodée d'or, et on a gardé tous les bijous, parfois imposants, qui allaient avec la robe. La nudité dans la wicca gardnérienne, ce
n'est finalement qu'un habit rituel comme un autre, similaire à tout autre habit d'une société occulte "normale".
Dans tous les cas, à un moment ou un autre, plus souvent au début qu'en milieu d'apprentissage ou de cheminement, la question de l'habit tombe avec la même importance que l'usage d'une baguette
ou d'un athamé. Certains cursus initiatiques, en société ou coven, incluent la confection de la robe rituelle dans le parcours d'enseignement qu'ils proposent. C'est donc bien que la robe
rituelle doit avoir une utilité similaire à celle d'un athamé ou d'une baguette! Pour connaître quand même un peu "les filons du métier", il faut bien reconnaître à leur décharge l'influence
qu'un habit différent de l'habit ordinaire exerce sur l'esprit. Ainsi, une personne peut plus facilement se couper de sa vie profane et "entrer" dans le rituel, et ce, de la même manière que
ce fameux décorum dont je parlais. Les mystères dionysiaques (et les autres aussi) connaissaient déjà ça : on plante un décor de théâtre, on met des habits totalement différents de ceux du
quotidien, et la pièce peut commencer. Dionysos, n'était-il pas patron du théâtre à Athènes?
Oui, mais! Si on songe aux personnes vivant dans l'Antiquité, elles changeaient un peu la forme de leurs toges, elles nouaient des rubans, mettaient des voiles, jouaient sur les couleurs. Les
clergés avaient leurs vêtements spécifiques, mais tout cela restait parfaitement dans le cadre de la mode de ces époques. Plus tard, le Moyen-Âge conserva cette tradition ancienne, et on peut
ainsi admirer de magnifiques Vierges ou autres saints portant les habits de l'époque à laquelle vivait l'artiste qui les as réalisé. Longtemps, j'ai été assez sidérée de voir des personnages de
l'Antiquité porter des colants typiques du XVe siècle et des Maries revêtir de délicates et magnifiques robes de la Renaissance. Enfin quoi, me demandais-je, ces gens ne savaient donc plus
comment on s'habillait dans l'Antiquité? Ils pourraient faire plus réaliste! Oui mais voilà, là n'était pas leur but, et en effet, ils savaient comment on se vêtissait au temps de Jésus, puisque
des statues antiques existaient encore et qu'ils en avaient connaissance. En tous cas, ça n'empêchait pas de concervoir des saints et un clergé avec des vêtements influencés par leur époque
propre. Alors donc, à quoi bon s'efforcer de nos jours à vouloir reproduire (souvent de manière assez malheureuse en plus ...) des costumes antiques, plus imaginés, fantasmés, qu'historiquement
corrects?
Les habits rituels, pourquoi pas. Même totalement pour en fait, compte tenu de cette capacité qu'ils ont à couper de la réalité quotidienne et participer au drame sacré. Mais est-il nécessaire de
se ... hum... ridiculiser avec des soi-disants reproductions de robes rituelles antiques de la tradition ou religion lambda? J'ai en tête la photo d'Aleister Crowley en pharaon ; ma foi,
soit il se savait tellement grand que le ridicule n'était pas censé l'égratigner, soit il avait vraiment une idée très kitsch de la magie cérémonielle. Au delà de la simple appréciation de goût,
ces tentatives de reproductions vestimentaires vont de pair avec les reconstructionnismes. Des aspirations tournées vers le passé, où en fait, ni le présent ni le futur ont leur place (sauf pour
le présent en fait, qui montre à quel point le résultat semble éloigné de la réalité passée). Si nous avions gardé la mentalité ancienne et médiévale, nos tenues rituelles seraient parfaitement
actuelles, tout en conservant des grandes lignes qui se modifient plus lentement. Il me vient à l'idée que la tenue rituelle la plus pérenne actuellement serait probablement un jean et T-shirt
sacrés. Les années passent, la pratique reste. Tout comme c'était le cas des toges antiques. Alors après, pourquoi pas y ajouter des insignes rituels, des badges ou autres trucs en plastique.
Cela ne me semble pas moins digne à notre époque qu'une robe il y a 2000 ans. Ce serait simplement plus représentatif de notre présent, et potentiellement plus en rapport avec notre futur plus ou
moins proche.
Tout simplement, m'est avis que la prêtresse, le sorcier, la magicienne ou le mystique de nos jours a toutes les raisons du monde d'être une femme ou un homme de son temps, parfaitement non
déphasé et se coulant dans le contexte actuel pour mieux le dépasser et non le fuir.
C'est fou quand même tout ce qu'on peut trouver à penser ou à dire quand on part de la symbolique des habits! Je m'arrête là parce que je n'ai pas l'intention d'écrire un traité, mais je sais
comme on pourrait encore trouver pas mal de grain à moudre.
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