Samedi 17 mai 2008



Nous vivons une époque où l'éducation n'a jamais été aussi disponible, et où la valeur économique de l'intellect n'a jamais été aussi faible. Les exemples sont partout, avec la faiblesse des crédits aloués aux chercheurs de tout bord, même les scientifiques (qui pourraient à priori avoir plus d'utilité relative de nos jours que ceux des sciences humaines), ainsi que leurs salaires dérisoirs, la baisse des postes d'enseigants et donc le non-renouvellement du nombre des professeurs, la tonalité économique qui s'insère comme priorité jusque dans des domaines comme l'histoire, la géographie ou les lettres, les journalistes au chomage ou réduits en grand nombre à rédiger des compte-rendus (économiques) pour des entreprises, les artistes qui survivent en rongeant leur peau de chagrin ...

Forcément, à moins d'une semaine de mes résultats d'admissibilité au capes, je ne peux que retomber dans cette interrogation de l'avenir qui m'attend, qui attend plus généralement ceux de ma génération. Le paradoxe et la contradiction mènent notre époque, tandis que les jeunes sont poussés à de longues études inutiles à leur avenir professionnel (et donc leur capacité à être indépendants et à avoir une situation financière digne de leur cursus), l'Etat est contraint d'ouvrir les portes du pays à une immigration de bons travailleurs étrangers, dociles et peu revendicatifs, dans des postes sans qualification ou des métiers difficiles, et en arrosant tout cela d'un contexte de racisme plus ou moins modéré ou flagrant. A un an après les élections présidentielles, on sait avec l'aide de quel électorat notre actuel président a gagné, entre autre ... La chose la plus sûre en tous cas est qu'un profond malaise est là, et ne cesse de se creuser avec cette "classe" nouvelle de gens instruits, diplomés et au chomage, ou devant se contenter de boulots minables qui ne nécessitent pour ainsi dire aucune formation, ou si peu de celle prestigieuse et élevée qu'ils ont. Quand on sait que la plupart des docteurs, ayant soutenu une thèse, doivent se faire vendeurs en grand magasin ou en supermarché pour survivre, en espérant une hypothétique place de chercheur, il y a un véritable malaise.

Hier, quelqu'un me rapportait qu'un ingénieur algérien avait suivi en France son épouse et avait dû, pour vivre, se faire employer aux abattoirs où il mène un train de travail surchargé et misérable. Tout à fait indigne du mal qu'il a dû se donner pour devenir ingénieur et espérer une vie meilleure. Mais il y a trop de cerveaux dans ce monde si pragmatique, mondialisé, dans cette civilisation de la course à la productivité et où l'humanité dans ce qu'elle a de plus subtile et raffiné se perd dans une robotisation sans fin. Et moi, quand bien même je serais admissible, quand bien même j'aurais le capes; devrais je sauter de joie? Je serai arrivée en trimant comme une bête de somme là où il y a quelques dizaines d'années, il ne fallait qu'un bac. Et l'Education Nationale songe à repousser le droit de passer le capes au delà de la licence, après le master. Ma foi, un master, j'en ai un. Mais quand on pense qu'il faut une licence, donc 3 ans d'études après le bac, et un niveau scientifique de terminale S pour devenir actuellement instituteur, que doit-on penser? Trop de candidats éduqués, et donc une sélection comme si on devait trouver de hauts ingénieurs? Donc si j'ai ce capes, j'aurai gagné durement le droit d'enseigner à des collégiens, et j'aurai décroché le rêve de tous : avoir un emploi à priori stable (jusqu'à ce qu'on supprime purement et simplement la fonction publique). Rien que pour ça, j'imagine, je devrais alors m'estimer heureuse et bien récompensée.

Seulement voilà, du coup, il y a un terrible décalage entre le niveau intellectuel et l'activité exercée, pour tous ces gens, ces intellectuels clandestins. Comment ne pas voir le malaise personnel et commun de toute cette frange de population, réellement désabusée? Je n'oserai sûrement jamais dire à mes enfants, plus tard "Travaille bien à l'école pour avoir un beau métier où tu gagneras bien ta vie", comme on me l'a si souvent répété. Je me sentirais coupable de les entrainer à coup sûr au chomage ou à la galère, sauf si l'un ou l'autre d'entre eux devaient se passionner pour l'économie et avoir une réelle vocation pour cela. Alors oui, il ou elle nagerait dans le bonheur le plus profond, si le monde a continué ainsi.

En attendant, pour sortir de ce négativisme où nous restons impuissants, il est possible de se demander ce qu'on peut faire de ces cerveaux. Car si le problème actuel est que trop peu pensent et qu'on nous pousse à accepter sans trop penser ce qu'on nous donne, il faudrait que tous ces clandestins malgré tout, puissent se regrouper et travailler ensemble. Ca sonne un peu comme du bénévolat, et ils sont déjà bien occupés à essayer de vivre décemment comme ils peuvent. La pensée, les réflexes aquis durant les études se perdent, malheureusement, d'autant quand on n'exerce pas. Quel gâchis alors que le terreau est là, et qu'on le laisse en friche. J'ignore ce que je ferai par la suite, seulement je vois aussi où je suis et je sais que je ne veux pas voir ma pensée s'apauvrir. J'aimerais avoir le luxe de pouvoir continuer à débelopper mes capacités de réflexions pour sans cesse améliorer mes analyses, mes travaux. Pour moi et éventuellement ceux qui seraient intéressés. C'est peut être ma forme d'arrogance, me refuser le risque de tomber dans ce que je juge qui serait médiocre, pour moi, selon les critères que je m'applique. Tout, plutôt que cette honte d'avoir évolué pour une récolte stérile, et me rabougrir sans n'avoir jamais donné aucun fruit. Cette société m'a donné les moyens de m'éduquer, il faudra qu'elle me supporte telle qu'elle m'a faite. Ou bien, elle n'aurait pas dû me donner le droit de savoir penser, et de voir la situation malheureuse dans laquelle je serais laissée. A quoi bon me faire ouvrir les yeux, si c'est juste pour contempler l'étendue de la médiocrité, du peu de marges de manoeuvre laissées aux gens comme moi, qui sont de plus en plus nombreux. A quoi bon nous faire grands pour nous forcer à passer dans un trou de souris?

Il parait que quand on veut, on peut. Il faudrait que tous ces intellectuels fassent entendre leur voix hors de la clandestinité, que leurs pensées et travaux aient aussi l'opportunité de se faire connaître. Car c'est bien comme ça que ça marche, le tout est de pouvoir attirer l'attention. Pas facile quand on n'est pas un "officiel", mais ça vaudrait quand même la peine de tenter, un peu plus.

Définitivement, il faut être de la race de ceux qui aiment leur Art, leur Science, pour le seul amour de la chose et sans trop espérer autre chose. Les voilà, nos moines et ascètes modernes, qui renoncent aux biens du monde pour la gloire de la pensée et du savoir.

 

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